Élise Garraud

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« Les choses, il faut les faire

texte - paru dans Revue Incise, n°2, 2015.





(extrait)



L’institution théâtrale se glorifie généralement d’être un moyen de transformation du monde et de réalisation de soi. Une émancipation toute supposée et potentielle, pour celui qui regarde autant que pour celui qui fait, dont la puissance émotionnelle et cathartique de la scène serait le pont. Le discours ambiant est transversalement celui de l’épanouissement et de la transcendance : depuis le metteur en scène que l’on peut entendre se promouvoir dans les médias, bouleversé par la rencontre d’un texte ou par la collaboration avec un artiste, au spectateur à qui l’on promet que le théâtre change la vie, il se diffuse aussi dans les équipes pour motiver l’engagement, parfois le dévouement.

Or si l’on observe les pratiques, maintenues en retrait et hors discours, une contradiction apparaît : le théâtre – et, par extension, le spectacle vivant – est organisé selon une division hiérarchique du travail intellectuel, créatif d’un côté et manuel, technique, administratif de l’autre. La délégation de tâches considérées comme secondaires, voire inintéressantes, est structurelle, le travail subordonné se mobilise au service du travail libre de l’artiste (libre est utilisé en référence aux arts libéraux par opposition aux arts mécaniques1). Ainsi l’art du théâtre isole ce qui tient de l’art de ce qui n’en relève pas. Bien sûr, des tentatives se mènent pour déjouer ces clivages, souvent par la constitution de collectifs, parfois de manière moins revendiquée simplement dans l’appréhension des rapports de travail. Elles ne sont pas oubliées mais ce qui est regardé ici, c’est la manière dont a pu se construire la conciliation très majoritaire d’un discours d’égalité et de transformation politique et sociale avec des pratiques issues des fondements du capitalisme, et qui fonctionne avec évidence et désinvolture. Cette organisation s’ancre et se légitime notamment dans une séparation de la conception et de la réalisation, de l’art et de l’artisanat.



1. divisions du travail



De temps à autre, je travaille dans des ateliers de costumes pour le théâtre. On y réalise des pièces uniques et de petites quantités selon des techniques anciennes. La répartition des tâches y est stricte et contenue dans les intitulés des emplois : chef couturier ou tailleur, sous-chef, ouvrier. Les uns coupent des pièces que les autres montent de manière autonome, de la première à la dernière opération. S’exercent ainsi une hiérarchie et une autorité, dont la spécificité est qu’elles tiennent précisément leur légitimité de la technique : le travail que dirige le chef lui est connu, il le pratique ­lui-même quotidiennement. Cette situation est suffisamment rare dans la division théâtrale du travail pour être mentionnée ; le rapport est davantage subsidiaire (le travail de chacun s’emboîte comme un élément participant à une chose plus importante) que subalterne. À fréquenter ces lieux, à répéter des gestes vieux de plusieurs siècles et me trouver prise dans la durée concrète et calme qu’impose la matière, je pourrais me croire dans la suite continue et tranquille d’une histoire qui n’aurait pas connu l’industrie. (« On est dans la main du temps», observait une maroquinière dans un film documentaire sur des artisans à Vienne2.) Ces endroits ont l’ap­parence pit­toresque des ateliers textiles artisanaux, quand le ­prêt-à-porter n’était pas encore inventé et que tout le monde s’habillait sur mesure. Ils ont du moins l’ap­parence qu’un imaginaire propre à notre époque a tendance à engendrer, si attiré par le passé et par un certain fantasme de maîtrise du « cours des choses». L’artisanat n’en est qu’une des incarnations. Mais si l’on est soucieux de se tenir critique, y compris face à ce qui nous séduit, il ne faut pas céder à la nostalgie d’un monde prétendument perdu : s’il a existé, il fut à coup sûr bien moins beau que ne le reconstitue notre imagination.





1. « En examinant les productions des arts on s’est aperçu que les unes étaient plus l’ouvrage de l’esprit que de la main, et qu’au contraire d’autres étaient plus l’ouvrage de la main que de l’esprit. Telle est en partie l’origine de la prééminence que l’on a accordée à certains arts sur d’autres et de la distribution qu’on a faite des arts en arts libéraux et en arts mécaniques. Cette distinction, quoique bien fondée, a produit un mauvais effet, en avilissant des gens très estimables et très utiles, et en fortifiant en nous je ne sais quelle paresse naturelle, qui ne nous portait déjà que trop à croire que donner une application constante et suivie à des expériences et à des objets particuliers, sensibles et matériels, c’était déroger à la dignité de l’esprit humain ; et que de pratiquer ou même d’étudier les arts mécaniques, c’était s’abaisser à des choses dont la recherche est laborieuse, la méditation ignoble, l’exposition difficile, le commerce déshonorant, le nombre inépuisable, et la valeur minutielle. » Denis Diderot,
Encyclopédie, article « Art », 1751.

2. Aus der Zeit, Harald Friedl, Bibliothèque publique d’information, 2009.